Chai, matrice vivante : comment l'architecture et les gestes forgent un microcosme
L’influence du bâti : pierre, béton, bois, métal…
Chaque matériau raconte une histoire et offre un refuge aux levures. Dans les chais anciens, les murs en pierres poreuses constituent d’excellents garde-manger pour les flores microbiennes. Une étude menée à Porto sur des caves à vin révèle que la concentration en levures sur les murs peut atteindre 103 à 105 colonies par gramme d’échantillon (“Microbial ecology of wine cellars: diversity and dynamics of yeast populations”, Barata et al., International Journal of Food Microbiology, 2012).
-
Le bois (fûts, cuves) : matériau vivant, capable d’héberger des levures, bactéries, spores. Un chai équipé en bois non neuf conserve une mémoire microbienne, susceptible de réensemencer chaque nouveau millésime.
-
Le béton et la pierre : leur porosité permet l’ancrage des communautés microbiennes au long cours. Un chai de dix ou vingt ans, nettoyé sans excès de biocides, sera souvent plus “riche” qu’un chai tout juste construit.
-
L'inox, star de la vinification moderne : facile à laver, moins accueillant, mais pas stérile pour autant si on surveille mal les joints et zones d’eau stagnante.
Température, hygrométrie, ventilation : une question d’équilibre
Le microclimat du chai conditionne la survie et la diversité des levures. Leur croissance est favorisée entre 20 °C et 35 °C — mais une température modérée (14 à 20 °C) et une humidité relative de 70 % sont idéales pour une flore stable, sans explosion ni effondrement. Trop de chaleur aplanit la diversité, trop d’humidité favorise moisissures et pathogènes.
Les chais enterrés, gorgeant l’air d’humidité, développent parfois des flores spécifiques, différentes de celles des chais ventilés. Ces variations expliquent, en partie, pourquoi deux vinifications côte à côte peuvent donner des vins radicalement différents.
L’hygiène : ni aseptie totale, ni laisser-aller
La question du nettoyage du chai est primordiale. Une désinfection excessive (utilisation régulière de soude ou de biocides puissants) tend à réduire drastiquement la population de levures indigènes, créant un vide microbiologique parfois propice… aux souches étrangères ou opportunistes. À l’inverse, un manque d’attention laisse la porte ouverte à des contaminations (levures Brettanomyces, souches indésirables), qui donneront des vins déviants.
Certains vignerons en bio ou nature adoptent le principe du “juste soin” : ils lavent, rincent, ventilent, mais sans vouloir tout stériliser. Le chai conserve alors son identité, sa “patte” microbienne, tout en limitant les risques.